Carole Gomez : « Les Japonais se passionnent pour le rugby »

Les supporters japonais se passionnent pour leur équipe nationale. (P. Lahalle/L'Équipe)

Chercheuse à l'IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques), Carole Gomez publie « Le rugby à la conquête du monde. Histoire et géopolitique de l'ovalie » (éditions Armand Colin). Spécialiste de l'impact du sport sur les relations internationales, elle évoque la mondialisation d'un sport complexe et le tournant que représente ce Mondial au Japon.

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« Peut-on parler d'une mondialisation du rugby avec seulement 105 fédérations membres de World Rugby et une dizaine d'équipes nationales de haut niveau ?
En tant que Fédération internationale, World Rugby est vraiment toute petite. Au total, il y a quand même 121 fédérations membres ou affiliées, mais ce n'est rien du tout à côté des plus de 210 membres de la FIFA ou de la Fédération internationale de volley. Donc, ce n'est pas encore un sport parfaitement mondialisé. Par contre, il y a deux axes forts à suivre dans les prochaines années. D'une part, le rugby à 7, notamment avec la cession au programme olympique même si on n'a pas de certitudes après Paris 2024. Il a connu un succès assez important lors des retransmissions des épreuves, le HSBC Sevens organisé tout autour du monde mobilise les foules. Il permet aussi à World Rugby de se développer dans des pays historiquement pas très attachés ou attirés par le rugby à XV. Le deuxième élément, c'est la pratique féminine.

C'est-à-dire?
Il y a vraiment eu une accélération dans les années 2010, avec une hausse du nombre de pratiquantes, le développement de certains programmes, de plus en plus de crédits accordés, des plans stratégiques dévoilés. World Rugby s'est rendu compte que le nombre de licenciés n'était pas forcément très important et ne faisait pas d'elle une fédération forte à l'international. Aller piocher dans un réservoir à peine entamé pouvait porter ses fruits.

Le rugby a une double image. Celle d'un sport élitiste aux règles complexes mais aussi un vecteur de rassemblement avec des profils de joueurs variés et un public diversifié. Comment expliquer ce paradoxe ?
Il y a beaucoup de paradoxes dans le rugby ! Dans certains pays, ce sera quelque chose de très populaire. Dans d'autres, non. Au Japon, par exemple, il s'est vraiment développé dans le cadre des entreprises et a touché un secteur de l'économie très particulier. En Nouvelle-Zélande, c'était plutôt des fermiers, des gens à la campagne qui pratiquaient.

Et en France?
On a ce double-courant entre le rugby de terroir dans le grand quart Sud-Ouest où il y a plutôt des petites villes et des campagnes et où le rugby est fondamental dans l'agenda de la semaine, et ce côté élitiste dû aux origines mêmes du rugby créé dans une université et ensuite mondialisé grâce au retour des étudiants en Angleterre dans leur pays. Donc il y avait une catégorie sociale bien identifiée. Des études historiques montrent que les premiers clubs à Paris ou à Bordeaux étaient plutôt portés par des Anglais venus faire du commerce ou étudier en France. Il ne faut pas non plus oublier qu'au final, il y a eu quand même une concurrence assez importante entre le football et le rugby. Le rugby s'est plutôt ancré dans des petites et moyennes villes, d'où un certain nombre de clubs champions de France dans des villes de 10 000 à 30 000 habitants. C'était avant que la professionnalisation du rugby n'entraîne un nouveau basculement. Plus à même de se donner les moyens de gagner le championnat en investissant, les grandes villes font leur retour comme Lyon, Toulon ou Montpellier. Exit Dax, Mont-de-Marsan, Béziers, Narbonne, Saint-Vincent de Tyrosse, Tarbes... qui n'ont pas suivi au point de vue économique.

« On n'organise pas un Championnat national de la même façon qu'une Coupe du monde... »

2019 est-elle une année importante pour la mondialisation du rugby ?
L'organisation de la Coupe du monde en Asie est un vrai pari. De la part de World Rugby, de la part du Japon, parce que sa crédibilité est aussi en jeu à la fois sur la capacité d'organiser un grand événement sportif et aussi de paraître à la hauteur de l'événement sportif. Pour être parfaitement honnête, on pourra tirer un vrai bilan au lendemain des Jeux Olympiques de Tokyo en 2020. Près d'un an après la Coupe du monde, cela permettra d'avoir les résultats et les chiffres et de prendre un peu de recul. Mais on saura aussi comment se sont passés les tournois olympiques de rugby à 7 féminin et masculin pour voir si l'engouement de Rio se confirme. On saura où en est le rugby mondial, dans sa mondialisation et son nombre de pratiquants.

« Il y aura des comptes à rendre à la fin de la Coupe du monde pour faire le bilan de cette organisation »

L'annulation des trois matches (Nouvelle-Zélande-Italie, Angleterre-France et Namibie-Canada) à cause du typhon Hagibis entame-t-elle la crédibilité des instances, et donc du rugby ?
C'est compliqué d'évaluer à chaud. Par contre, je pense qu'il y aura des comptes à rendre à la fin de la Coupe du monde pour faire le bilan de cette organisation. Pour le coup, si les trois matchs ont été annulés, je n'ai pas eu l'impression qu'il y a eu une vague de protestation considérable. Si le match Japon-Écosse avait été annulé, ça n'aurait pas été la même histoire. D'ailleurs on l'a vu, dès qu'il a été question d'annuler ce match, les Écossais sont montés au créneau, ont fait le forcing, communiqué. Cela a même obligé World Rugby à se positionner et à faire un communiqué assez sec. Il y a eu une montée en pression assez importante entre les différents protagonistes. Au final, le vrai point de friction était là mais le match s'est joué. À mon sens, la tension est un peu retombée. En revanche, j'ai été au Japon pendant trois semaines pour suivre notamment les matchs du quinze de France et, en le vivant de l'intérieur, ça ressemblait un peu à de l'improvisation. On n'avait aucune communication de comment ça allait se passer, si le match (Angleterre-France) allait avoir lieu, être déplacé, être reporté... C'était le flou total. Mais World Rugby a une circonstance atténuante : l'impossibilité de prévoir la dangerosité et la violence du typhon.

Ces annulations créent un précédent. Peut-on imaginer qu'à l'avenir ce genre d'événement ne soit plus organisé dans les pays avec un potentiel risque climatique et se cantonne dans ceux avec un climat plus propice et prévisible ?
Ce qui est indéniable, c'est que l'élément climatique n'était pas suffisamment pris en compte et n'intervenait pas réellement dans la décision. Aujourd'hui, compte-tenu de ce précédent-là, je pense qu'il va falloir y réfléchir à plusieurs fois. Même il faut aussi relativiser car le principe du typhon, c'est son imprévisibilité. Au Japon, Hagibis était le 19e typhon de l'année. Les autres sont passés sans avoir fait de dégâts considérables.

Qu'aurait pu faire World Rugby?
C'est encore un peu le flou dans la façon de concevoir les choses. L'hypothèse de matchs annulés pour des raisons climatiques était un peu balayée par World Rugby avec l'argument que le Japon a l'habitude de gérer ce genre d'événement, ce qui est vrai puisque le championnat de base-ball, de football ou de rugby continue chaque année. Force est de constater que tout n'a pas été aussi fluide que ça parce que ça a été fait un peu à la dernière minute. On n'organise pas un championnat national de la même façon qu'une Coupe du monde avec des déplacements de plusieurs dizaines de milliers de supporters.

Le typhon Hagibis a provoqué de nombreux dégâts humains et matériels. (P. Lahalle/L'Équipe)

« Ce miracle de 2015 est confirmé »

La qualification du Japon en quarts de finale contre l'Afrique du Sud peut-elle changer les mentalités et faire dire aux « petites » équipes que c'est possible de renverser les nations historiques ?
C'est une qualification historique, mais cela avait déjà commencé avant, avec déjà le Japon en 2015 et sa victoire contre l'Afrique du Sud en Angleterre. Dans les bars, avant les matchs, toutes les bandes-annonces et les émissions de la Coupe du monde tournent autour de cet événement, également lors de rencontres qui ne concernent pas du tout le Japon. Ça rythme toutes les diffusions. Il y a un effort de pédagogie pour expliquer que le rugby se joue là-bas depuis le XIXe siècle, qu'il y a une pratique régulière de ce sport avec des clubs anciens. Et cela s'accompagne de deux magnifiques victoires contre l'Irlande (19-12) et l'Écosse (28-21) qui ne souffrent d'aucune contestation. On ne peut pas considérer cela comme une exception. Le miracle de 2015 est confirmé. Il faut pas non plus oublier que certaines « petites » nations ont déjà participé aux quarts de finale comme les Fidji ou l'Argentine, pas encore installée au sommet, en 2007.

Avec de si bons résultats de l'équipe nationale, le rugby peut-il s'installer comme un sport majeur au Japon à la manière du base-ball ?
Le base-ball est de loin le sport n°1 au Japon. Ça fait plusieurs décennies qu'il est installé dans la société, et venir le détrôner n'est pas du tout d'actualité. Mais l'avantage de cette Coupe du monde, c'est l'engouement croissant pour l'événement. Au fur et à mesure de la compétition et notamment lors des matchs de l'équipe nationale, les Japonais se passionnent pour le rugby.

Que peut-on imaginer pour la suite?
Les questions qu'il faut maintenant se poser : quel va être le modèle de développement du championnat japonais ? comment va-t-il apparaître réellement sur la scène internationale et passer à la vitesse supérieure ? Il y a une percée de licenciés non négligeable lors des dernières décennies et c'est vraiment une machine à réamorcer. Cela va être dépendant de la performance du Japon au Mondial et de la politique de la Fédération qui sera à la hauteur ou non de l'enjeu et d'accueillir les Japonaises et les Japonais dans les clubs. »

publié le 16 octobre 2019 à 13h30 mis à jour le 16 octobre 2019 à 14h04
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Koliou le 16 octobre 2019 à 14h03

Article très intéressant. Seule la problématique de la commotion cérébrale a été omise même s i on ne peut nier que World Rugby l'adresse correctement avec des effets déjà positifs. Le rugby va conforter une place de 3ème sport le plus populaire au Japon, ce qui est intéressant dans un pays de 126 millions d'habitants. Le prochain chantier est celui amorcé des US.

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